|
Plus de 1.100 morts ? Mais qui pourra dire combien d’hommes, de femmes, d’enfants gisent encore sous les gravats de la cité foudroyée ? Aux heures torrides du jour, quand le soleil brûle et blesse, une odeur atroce monte de l’immense charnier qu’est Orléansville . Et pourtant tous les survivants de la catastrophe sont là. Aucun d’eux n’a voulu quitter sa ville. Toutes les maisons sont lézardées. La terre continue de trembler. Chaque jour on enregistre plusieurs spasmes. On en était hier au soixante-huitième. Une secousse plus forte que les autres peut jeter bas la nef de l’église, le minaret de la mosquée, la salle de la mairie où s’empilent les cercueils. Des centaine - des milliers de gens risquent encore à tout instant d’être broyés sous une nouvelle avalanche. Officiellement il est interdit de pénétrer dans un édifice public et même dans une maison. La nuit, ce règlement est observé et les 50.000 habitants d’Orléansville et des douars de la vallée du Cheliff couchent dans les jardins publics, les vergers, les orangeraies et les bois d’eucalyptus. Mais tout le jour le maire, les employés de la mairie et tous les administrés vont et viennent sous les plafonds obliques et les murs lézardés. Le curé retourne à son presbytère, les médecins à leur hôpital et les légionnaires à leur caserne. Pourtant la peur subsiste chez tous ces êtres qui ont vécu la nuit du cauchemar. Malgré la chaleur torride, l’Arabe lui-même ne marche plus à l’ombre courte des murs. Et la femme voilée de son seul œil découvert, observe avec crainte, du milieu de la chaussée, la façade éventrée de la Préfecture ou la nef béante de l’église Saint- Réparatus.
|