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ECHEC A LA CONTRE REVOLUTION

ECHEC A LA CONTRE REVOLUTION

L'EQUIPEE SANS GLOIRE DE LA FORCE " K "

Moudjahid du 03 septembre 1984 par Ahmed Halli

COMMENT lutter contre une armée de guérilla lorsque l'on a épuisé sans succès des méthodes " classiques " comme les ratissages, quadrillages, bombardements massifs, etc. ? C'est la question à laquelle devaient répondre les stratèges de l'armée coloniale. " Il a été souligné que la guerre d'Algérie a servi de terrain d'expérience à des théories anciennes par leurs conceptions, mais remises à l'ordre du jour à la suite et au cours de la guerre d'Indochine. Le véritable champ d'application de la guerre contre - révolutionnaire sera l'Algérie. Les théories qui, jusque-là, étaient plus ou moins admises dans les états - majors français, furent adoptées par les plus hauts responsables militaires et politiques. On assistera à un foisonnement de plans, de stratégies, d'élaborations théoriques, où les plus effrénés partisans de la guerre " subversive " donneront libre cours à leur imagination et à leur inspiration. Le principe étant admis officiellement, qu'à, une guérilla il fallait opposer des moyens appropriés par la mise en action de deux lignes-forces : la guerre psychologique combinée étroitement avec le renseignement, qui prend; une importance démesurée (...) C'est la pratique de ces théories qui produira les Salan, Trinquier, Massu, Godard, pour ne citer que quelques noms connus, mais d'autres noms d'officiers qui se sont distingués par leur cruauté et leur barbarie apparaîtront. Une pléiade de chercheurs attachés au ministère de la Défense va déployer ses talents pour édicter les tables de la loi de la contre-guérilla (1).

C'EST ainsi que prennent corps et que se développent des projets de noyautage des maquis, de contre-guérilla aux destinées relativement identiques: ils se solderont tous par des échecs souvent retentissants. Ce sera l'aboutissement de l'équipée sans gloire de la" force K ", une troupe de plus d'un millier d'hommes armés et équipés par la France en Wilaya IV dans la région de l'Ouarsenis (2). Cette force tire son appellation du surnom de son chef " Kobus " et son originalité du fait qu'elle n'était pas une harka ordinaire, mais un rassemblement d'hommes armés que son chef avait baptisé armée de libération nationale. Cette armée doit beaucoup plus sa renommée à la personnalité de son chef et à ses méthodes qu'à des exploits sur le terrain qu'elle ne put ou ne sut jamais réaliser. On ne naît pas traître à sa patrie, on le devient. Et dans le cas de Kobus, il a fallu un passage dans les geôles coloniales en 1950 pour que ce militant du PPA, apparemment irréprochable se mette au service de la France. Toujours est-il qu'on le retrouve dès les préparatifs du 1er novembre 1954 à l'origine de renseignements qui auraient pu gravement compromettre le déclenchement de l'insurrection armée.

" L'automne approchait à vive allure. Entre Alger, Crescia et Soumaâ, les va-et-vient allaient bon train. Apparemment, sous couvert du secret le plus absolu. Il aurait pu cependant être mieux gardé si dans l'enthousiasme général certaines fuites n'étaient parvenues aux oreillers du directeur de la sûreté Vaujour et du colonel Scheon responsable des liaisons nord - africaines. L'informateur s'appelait Abdelkader Belhadj Djillali qu'on Surnommait "Kobus". Il était natif de Miliana. Militant de l'O.S., il avait écopé de trois années de prison lors de la crise de mars 1950. Discrètement libéré après un retournement en règle, il jouait depuis la "taupe" en affectant la sincérité devant les militants. En fait, il ne détenait pas de renseignements précis. Mais par recoupements il avait réussi à se convaincre que "quelque chose d'important se préparait ". Vaujour avait pu ainsi confectionner ses meilleurs rapports de conjoncture que complétait le colonel Scheon qui avait ses propres sources dans les formations du Néo-Destour tunisien et de l'Istiqlal marocain. Léonard, le nouveau gouverneur, suivait également l'affaire. De même que François Mitterrand, ministre de 1'ntérieur du gouvernement Mendès France. Mais les renseignements que "Kobus" remettait à son manipulant, le commissaire Forcciolli des renseignements généraux ne comportaient pas la touche d'un professionnel. Pour la raison bien simple qu'il n'avait pas été formé pour une telle mission et qu'il n'avait jamais fait partie ni approché le groupe des " pestiférés ". Mais ce qu'il vendait dans l'obscurité de la crypte de l'église Notre-Dame d'Afrique recélait assez d'indices pour causer du tort. Or, contrairement à ses habitudes, la direction de la sûreté décida de s'octroyer un temps de réflexion " (3).

" Des informations 'susceptibles d'intéresser le pouvoir colonial "

OMAR Oussedik qui a tissé une à une les mailles du filet autour de la" force K ", en sa qualité de chef des renseignements et liaisons de la W. IV relate qu'à sa sortie de prison, Kobus " était devenu informateur sans avoir repris pied dans l'organisation. Mais compte tenu des connaissances qu'il avait eues au sein de l'appareil, des rencontres qu'il pouvait faire et des discussions qu'il pouvait ouvrir, il avait des informations susceptibles d'intéresser le pouvoir colonial.

Parmi l'ancien personnel du PPA, deux responsables ont été retournés. L'un est Bellounis, qui allait créer la contre-révolution dans les Hauts-Plateaux. Et le second est Kobus dans la vallée du Chélif ".

En 1956, on retrouve donc Kobus installé dans la ferme familiale de Zeddine (non loin d'El-Attaf) dont il a fait son quartier général. Par un singulier caprice de l'histoire, cette même ferme avait abrité en 1948 un congrès de l'O.S dont Kobus était membre.

POUR attirer des recrues Kobus assimilait dans sa propagande les combattants de la W. IV à des communistes dont il fallait se débarrasser pour permettre à la France de négocier l'indépendance avec lui et avec ceux qui le suivraient, L'initiateur de la " force K " exploitait à fond l'affaire du maquis, implanté à l'époque dans l'Ouarsenis par le PCA. Les quelques " combattants de la liberté " qui avaient échappé aux ratissages de l'armée française avaient été intégrés à titre individuel, à l'ALN. Pour s'assurer le maximum d'atouts, Kobus recruta d'abord dans son entourage familial. Puis il s'adressait à d'anciens militants du PPA qu'il connaissait.

" Au départ, dit Omar Oussedik, il les amenait dans sa ferme transformée en centre de torture, puis dans les camps ouverts à son intention par l'armée française. Une fois sur place, les recrues étaient menacées de mort et on les obligeait à participer à la torture des patriotes de la région arrêtés. A partir des sévices qu'ils exerçaient, et parfois des liquidations qu'ils organisaient, ces gens-là se sentaient trop compromis pour faire marche arrière. Le recrutement de Kobus était fait véritablement dans le mensonge et l'ambiguïté, La plupart des recrues de Kobus avaient au fond un engagement patriotique et anticolonialiste sincère. Mais après avoir participé à des assassinats, à des tortures de citoyens et à des viols de femmes, ils acceptaient la logique de leur chef et pensaient qu'ils étaient condamnés à mort par le FLN. Il se trouvaient dans un cul-de-sac ".

Pendant près de deux ans, les troupes de Kobus rivaliseront .avec les harkas du Bachagha Boualem, et les forces coloniales dans les exactions les plus cruelles tout en continuant à se proclamer combattants de l'ALN.

Liquider la " force K "

" Les troupes de Kobus arborent des insignes semblables aux nôtres. Le matin, ils hissent dans la Cour du camp de Saint-Cyprien des Attafs, le drapeau vert et blanc avec l'étoile et le croissant, rouge. Kobus n'a eu jusque-là que des contacts discrets avec Hentic, le commandant de la Harka des Beni-Boudouane (fief du Bachagha Boualem), avec le capitaine Conille de la SAS de Lamartine. En mars 1957 le lieutenant Heux est désigné pour ramener officiellement la " force K " à la France qui tente de développer les harkas. Kobus présente l'officier à ses cadres tous Algériens. Surprise: ceux-ci découvrent la curieuse alliance dont leur chef s'est bien gardé de les avertir. Quelques uns se mutinent. Un des adjoints de Kobus étouffe discrètement la .rébellion. Désormais, les drapeaux algérien et français voisinent au lever des couleurs. A quelques centaines de mètres du camp s'implante un poste français. Une piste frontière sépare les deux postes. " (4).

Entre-temps la " force K " tente de livrer quelques combats aux katibas de l'ALN. Mais les insuccès ou les revers l'incitent à prendre ses quartiers et à se livrer plutôt à des raids contre la population civile désarmée. Mais les troupes de Kobus commencent à prendre de l'ampleur et l'administration coloniale, bailleur de fonds, a accepté de porter les effectifs de la " force K " à deux mille hommes. Le conseil de la wilaya IV décide alors de liquider les forces de Kobus. Une décision d'autant plus motivée que ces forces occupaient une région assez stratégique, lieu de passage indispensable entre le Zaccar, et l'Ouarsenis, et gênaient par conséquent les mouvements de l'ALN.

L'Offensive de l'A.L.N. contre les troupes de " Kobus " va prendre un caractère beaucoup plus psychologique que militaire. Nous avons commencé d'abord, raconte Omar Oussedik par adresser des tracts aux Belhadjistes, connus pour leur rappeler qu'ils étaient d'anciens militants anti-colonialistes et leur dire qu'ils faisaient fausse route. En second lieu, nous avons contacté les familles des personnes qui avaient été recrutées contre leur gré ou trompées par Kobus. La troisième action était une opération de clarification: une intense propagande a été menée auprès de la population pour la convaincre, et là la tâche était facile, que le mouvement n'était qu'un ramassis de traître.

La lutte contre les harkis n'a jamais été conçue seulement en termes militaires ", insiste notre interlocuteur. Faut-il rappeler la manipulation par la Wilaya IV de harkas comme ce fut le cas dans la région de Blida. Je citerai aussi la prise d'un camp de harkis par une katiba de la wilaya dans la région d'El- Kerma : dans ce camp, seul le chef était de connivence avec nous, mais les tracts que nous avons distribués présentaient tout ce monde comme des patriotes.

Nous faisions en sorte aussi de compromettre définitivement certains chefs de harkas auprès de leurs supérieurs : des responsables F.L.N notaient sur leurs carnets des remises fictives par des officiers harkis, de sommes d'argent ou de munitions. Ils rédigeaient aussi des notes du genre " untel nous a promis d'organiser son groupe, de liquider le chef de SAS. etc. ". Les carnets finissaient évidemment aux mains de l'armée française, à la moindre arrestation.

Contre les Belhadjistes, il fallait faire un coup d'éclat. Ce fut l'attaque contre un convoi de Kobus qui se solda par la mort de dizaines d'hommes et la capture de 125 autres.

Une offensive en deux phases :

Les prisonniers eurent droit un traitement tout à fait exceptionnel. Ils étaient loin, au départ, de se douter de ce qu'ils allaient voir et entendre. Omar Oussedik avait bien organisé la réception :

" Les 125 prisonniers furent regroupés au lieu-dit El-Meddad, dans la forêt de cèdres de Teniet EI-Had et pendant cinq jours, ils eurent droit à une série d'opérations organisées par l'A.L.N.

- Prières collectives pour bien montrer que le F.L.N. n'était pas communiste.

- Sermons du Morchid mettant en lumière les valeurs libératrices de l'Islam et son rôle de ciment de la nation algérienne.

- Discours du commissaire politique pour faire connaître la plate-forme d'action du F.L.N.

- Défilés: deux compagnies de l'A.L.N. tournaient autour du camp, donnant l'impression d'une puissance innombrable et d'un armement imposant.

Le commissaire politique entreprenait ensuite des discussions avec les prisonniers pour leur expliquer que le F.L.N. avait compris le jeu de Kobus et qu'il excusait leurs erreurs. Au bout du cinquième jour, nous les avons libérés en leur demandant tout simplement, au cas où ils voudraient rejoindre l'A.L.N de le faire avec leurs armes. "

Les libérés seront accueillis avec méfiance dans leurs camp, mais la graine semée a germé, ils contribueront efficacement par le récit de leur détention, à semer le trouble et le désarroi dans les rangs de Kobus. Les choses ne vont pas s'arrêter là et la seconde phase de l'offensive est tout habile que la première. C'est le commandant Azzedine qui se charge de l'exécuter. Le premier objectif est une ferme réputée inexpugnable, située près du camp belhadjiste, puis le poste français voisin de celui de Kobus.

" Je fais une incursion sur le domaine de Bachagha Boualem, attaque quelques colons et avec le capitaine Si Mohamed (qui deviendrait le commandant Si Mohamed, chef de la Wilaya IV), mène l'assaut contre la fameuse ferme. Bilan : une ruine, mille moutons razziés. Que faire du cheptel ? Des moussebiline les font tourner de nuit autour du camp de Kobus, puis, en ayant soin d'effacer les traces des bêtes, nous emmenons les moutons dans le djebel. Quel festin ! En quittant Saint-Cyprien-Des Attafs, pour faire bonne mesure, je mitraille le poste français jumeau de celui de Kobus.

Ca ne loupe pas. Les français s'irritent : " Peut-on compter sur les hommes de Kobus ? C'est bien dans leur manière de se sucrer sur le dos de la population. Ils ont démoli la ferme, piqué les moutons - on en a la preuve, toutes ces traces autour de leur camp ! - et on plus, ils sont tellement excités qu'ils nous ont flinguée. Les hommes de Kobus sont des gangsters ! ". Omar Oussedik continue l'intox : Maintenant l'A.L.N. harcèle très fort le poste français, mais surtout sans tirer un coup de fusil contre le poste de Kobus.

Trois, quatre nuits de suite, nous mitraillons le camp. Puis je mine la piste frontalière avec des explosifs télécommandés. Chaque matin, une patrouille de la "force K " ouvre la piste qu'empruntent ensuite les militaires français. Nous laissons passer la patrouille. Une heure plus tard, une jeep quitte l'autre poste. La mine saute. L'officier se trouvant à bord du véhicule est grièvement blessé. C'en est trop. Le lieutenant Heux, magicien, tirant les ficelles de cette mascarade, pique une crise. Il rassemble les officiers de Kobus : " Parmi vous, des traîtres sont complices du F.L.N". Vous êtes indignes de notre confiance! ". Il menace, arrache le drapeau algérien, remet en question les procédés jusque-là tolérés de contrôle de la population, annonce que deux officiers du poste contigu encadreront la " Force K ", ordonne l'évacuation du douar Fodda, où règnent en potentats les hommes de Kobus (5).

La suspicion est jetée dans les rangs des alliés de Kobus alors que les rangs de celui-ci s'effilochent. Trois officiers adjoints de Kobus prennent contact avec l'état-major de la wilaya lV pour discuter des termes de leur ralliement à l'ALN.

" En fonction des directives de la Soummam ", rappelle Omar Oussedik, la wilaya IV a pris les décisions suivantes :

1) Tous les officiers et sous-officiers de la " force K " garderaient leurs grades.

2) Aucune représailles ne serait exercée pour des crimes commis précédemment.

Le conseil de la wilaya IV a également demandé aux officiers de la force K de ramener leur chef mort ou vif.

Le 28 avril 1958 au soir, Kobus, rentrant d'un voyage à Alger s'apprête à passer ses troupes en revue. Un de ses officiers s'avance vers lui et l'abat d'une balle dans la tête. Plusieurs uniformes se précipitent vers le corps effondré. Officiers et soldats de "Kobus" lui coupent la tête et plantent la hampe du drapeau français dans le corps sanglant. Ultime outrage pour un homme qui avait consacré ses dernières années aux intérêts de la puissance coloniale.

Sur un effectif de 1315 hommes de la " force K ", 1025 avaient rejoint l'ALN avec armes, munitions et matériels militaires divers.

L'armée française monta plusieurs opérations de ratissage pour intercepter les hommes de la " force K " mais elles se soldèrent par un fiasco, les belhadjistes ayant été éparpillés et encadrés par des unités aguerries de l'ALN. Mais la population de la région ne pouvait oublier ou pardonner les exactions et les atrocités commises par la " force K ". Une vingtaine de ses officiers furent condamnés à mort par des tribunaux populaires et exécutés.

NOTE :

(1) Mohalned Teguia " L"Algérie en guerre " (OPU).

(2) Il faut noter que la wilaya IV avait déjà été confrontée en 1956 dans l'Ouarsenis à l'existence d'une bande se réclamant de l'ALN et dirigée par un membre du MNA nommé Masmoudi. La bande fut rapidement démantelée par l'ALN et son chef exécuté.

(3) Yacef Saâdi. La bataille d'Alger. (ENAL).

(4) Cdt Azzedine "On nous appel tous fellaghas" (stock) .

(5) Idem.

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